Sur le papier, la réforme décrit un monde enchanteur : au pays de la fée clochette, tout est merveilleux. D’un coup de baguette magique, chaque élève est personnellement suivi pour partir, tel Indiana Jones, explorer des questions passionnantes comme « sciences et investigation policière », loin, bien loin des thèmes rébarbatifs de l’enseignement classique poussiéreux, à la recherche de sa vocation avec autant de plaisir et en un sens le même plaisir que celui pris à regarder Experts à Miami. Le danger du redoublement ne le menace plus, car pour peu qu’il soit au bord du précipice, la fée clochette, grâce à sa baguette magique donc, fait surgir un « stage passerelle » pour qu’il puisse tranquillement poursuivre sa route. On en viendrait presque à ressentir de l’envie et à regretter de ne pas avoir eu soi-même droit à ce nouveau lycée si plein de promesses.
Mais ce tableau idyllique cache une réalité désenchanteresse et même cynique : concrètement de tout cela, il ne restera rien ou pas grand-chose et après avoir caressé d’aussi doux rêves le réveil risque d’être rude. Les points les plus attractifs de la réforme, qui ont emporté une large adhésion, ne sont même pas l’arbre qui cache la forêt, car l’arbre au moins possède une réalité matérielle, il est bel et bien planté là, même s’il cache la vue. Ils ressemblent davantage au mirage de l’oasis qui cache le désert, ou plus proche de la réalité encore, quoique légendaire, au chant des sirènes, auquel il faut absolument résister parce qu’accepter ce changement de cap si séduisant en apparence, c’est mettre le lycée en péril et aller droit sur les récifs.
Le lycée pilote introuvable.
La mise en application de cette réforme présente historiquement le cas unique dans l’Education Nationale d’une réforme de cette ampleur mise en place sans aucun lycée pilote ayant permis de la tester. La conséquence est qu’il est demandé à chaque lycée de naviguer à vue avec les moyens du bord, chacun dressant sa carte imaginaire de la rentrée prochaine, tous étant sensés maintenir le même cap et parvenir à bon port. On aurait voulu organiser une débâcle que l’on ne s’y serait pas pris autrement. Sans compter qu’il s’agit, au fond, de réfléchir au meilleur moyen de se saborder et d’essayer tout en sachant le naufrage inévitable de sauver les meubles. Si chaque proviseur essaie tant bien que mal de maintenir son propre navire à flot, dont certains déjà bien amochés par la réforme de la carte scolaire, les plus hautes autorités décisionnelles laissent les autres ramer et contemplent les choses de loin, du haut d’un phare ministériel dont la seule fonction désormais est de mettre le maximum d’hommes à l’eau. Et la qualité de l’enseignement alors ? Et le principe républicain de la même école pour tous ? Et le poids des mots, éducation, nationale ? En galère !
L’impossible alchimie.
C’est aux lycées eux-mêmes qu’incombe la lourde tâche de décider du contenu des heures d’accompagnement personnalisé, de la répartition de dix heures volantes par classe, des options qui seront effectivement proposées dans l’établissement etc. Pour certains de ces objectifs, chercher une solution revient à jouer à l’apprenti sorcier et à l’alchimiste, avec les dangers que cela comporte et les risques d’échec que cela annonce. Pour ce qui est des deux heures d’accompagnement personnalisé, trouver le moyen de remplir les promesses de la réforme avec les moyens effectivement existants, cela revient très exactement à chercher à trouver un contenu au vide, ou encore à chercher à transformer de la boue en or, ce qui au mieux débouchera sur du vent ou un atelier poterie. Le coup de génie de l’Etat ici, c’est que la responsabilité de cet échec retombera sur les établissements eux-mêmes qui se verront accusés d’avoir été de fort mauvaise volonté ou d’être allés à contre sens de ce qui était prévu.
La hamstérisation.
A la rentrée prochaine, les lycées seront transformés en un vaste laboratoire d’expérimentation à l’aveugle sur matière humaine. Parmi les cobayes se trouveront côté enseignants les professeurs en place auxquels il sera demandé de courir plus vite avec un pied en moins, et les nouveaux professeurs stagiaires auxquels il sera demandé de sauter dans le vide sans parachute. Parmi les cobayes se trouveront côté élèves les élèves de lycées, surexposés, mais aussi ceux des collèges et du primaire. Car, comme le démontre fort judicieusement le collectif « Sauvons l’université », le nombre d’élèves qui auront affaire à un enseignant stagiaire employé à temps complet avant d’avoir acquis un métier est impressionnant : « À la rentrée prochaine, plus de 16 500 jeunes professeurs exerceront à plein temps et en pleine responsabilité sans avoir reçu de formation professionnelle. Combien d’élèves seront concernés ? Leur nombre est proprement terrifiant. Dans les écoles maternelles et élémentaires, ce sont 7 000 nouveaux professeurs des écoles (hors enseignement privé) qui sont attendus, soit 7 000 classes (une sur quarante) et 168 000 élèves qui seront pris en charge par un enseignant à la formation professionnelle tronquée voire inexistante. Dans les collèges et les lycées (publics et privés), 9 500 nouveaux enseignants seront affectés. Selon nos estimations, ce sont au total pas moins d’UN MILLION ET DEMI D’ELEVES, soit plus d’un élève du secondaire sur quatre, qui auront face à eux un enseignant débutant, par exemple 150 000 en mathématiques ou en français, 175 000 en anglais, etc. ».
C’est nouveau, et cela s’appelle, non pas la mastérisation, mais la hamstérisation, la « hamstérisation » c’est-à-dire la transformation d’élèves en hamsters de laboratoire, autrement dit « moyen le plus expéditif de supprimer en tranchant dans le vif 16 500 postes dans l’Education nationale ».