APPEL CONTRE LA REFORME
Nous sommes plusieurs collègues du secondaire et du supérieur à nous être réunis jeudi 21 janvier, jour de grève, pour discuter de la réforme du lycée. Nous sommes parvenus à une position commune que nous souhaitons rendre publique car la situation nous paraît assez grave et l’enjeu assez important pour mériter une réflexion collective et pour appeler à une action concertée.
Notre opposition à la réforme repose principalement sur deux ordres de raisons qu’il importe de distinguer : 1) la contradiction flagrante entre les buts annoncés et les moyens mis en œuvre, 2) les incidences prévisibles sur l’avenir de notre métier.
Dans la publicité de la réforme, sa publicité c’est-à-dire la manière dont elle est rendue publique et présentée comme chose hautement désirable, deux objectifs sont mis en avant et constituent les intentions affichées de la réforme : assurer le suivi de l’élève et renforcer les séries. Qui oserait s’opposer sans s’en blâmer lui-même à de si nobles et louables intentions ? Le problème est que la réforme prévue, grands moyens mis en œuvre soi-disant pour atteindre ces deux buts, est vouée pour le premier à rater son effet, et pour le second à produire l’effet exactement inverse.
Pour ce qui est d’assurer le suivi de l’élève, la réforme promet un suivi individualisé, la possibilité de changer de filière, la création de forums des métiers, des heures consacrées à l’orientation. Prises dans leur ensemble, ces mesures sont enchanteresses pour quiconque se soucie de l’intérêt d’un élève. Prise séparément, chacune d’entre elle annonce un désenchantement certain, qui n’est pas sans rappeler le chant des sirènes. Le suivi individualisé ? De l’avis des proviseurs eux-mêmes il n’est pas envisageable matériellement de le mettre en place, entre autres parce qu’il y a de fait plus d’élèves que de professeurs… La possibilité de changer de filière grâce au « stage passerelle » non obligatoire de deux semaines? Elle relève de la vaste plaisanterie et s’avère peu compatible avec le cloisonnement des filières au nom de leur renforcement : affirmer qu’un élève de 1ère L ne faisant pas de math pourrait intégrer une 1ère S (4h hebdomadaires de math) au mieux après un stage de deux semaines, au pire sans stage s’appelle non pas « première avec réorientation possible » mais se moquer du monde. Les forums de métier ? Ils existent déjà et n’ont donc pas à être créés. Les heures consacrées à l’orientation ? Conseiller en orientation est, à ce jour encore, un métier, qui donc ne s’improvise pas : demander à une historienne ou à un mathématicien de s’en charger c’est comme aller acheter son pain chez le cordonnier… Remarquons pour finir sur ce point que si le seul but, en soi valable, était d’assurer un meilleur suivi des élèves, il ne suffirait pas à imposer une réforme complète du lycée.
Pour ce qui est de renforcer les séries, l’argumentaire est double puisqu’il s’agit, dit-on, de revaloriser la série littéraire et les séries technologiques et de renforcer le niveau en science en terminale scientifique. Les moyens entrepris pour y parvenir laissent rêveurs. La revalorisation de la série littéraire passe par 1° une réduction drastique des heures de littérature en tronc commun et en modules dès la seconde, 2° la distinction en première entre le français, obligatoire, et la littérature, facultative, 3° la suppression de la moitié de l’horaire de littérature en TL. Qui plus est, la mise en concurrence de la littérature comme option avec d’autres options comme « droit et ouverture sur le monde contemporain », ajoutée à l’interruption des mathématiques en 1ère L, viennent conforter les idées reçues sur une série littéraire surannée, avec peu de débouchés et faite pour les nuls en maths. La revalorisation des séries techniques obéit à la même logique devenue folle : pour revaloriser l’enseignement technique on supprime un tiers de ses horaires. Le renforcement de l’enseignement scientifique n’est pas en reste puisqu’il se traduit par une diminution des heures de science en filière S !
Si la réforme ainsi conçue est assurée de manquer son but, il n’est pas sûr qu’elle rate son coup pour autant. Simple effet d’annonce, ses intentions affichées, prometteuses d’un avenir meilleur, cachent l’intention véritable qui est de supprimer des postes dans le secondaire.
Dire cela n’est pas lancer une accusation gratuite sous forme de procès d’intention, c’est parler au nom du bon sens. La volonté politique de supprimer des postes est officiellement déclarée et d’ores et déjà mise en œuvre. Pour la mener à terme, une chute de la natalité et du nombre d’élèves aurait été la bienvenue, mais il n’est pas possible dans l’immédiat de compter dessus. A partir de là, de deux choses l’une : soit les enseignants en poste acceptent de travailler plus, compensant le manque d’effectif, soit il faut réduire les heures d’enseignement. La première solution a sans doute, après une année d’heures supplémentaires défiscalisées, montré ses limites, l’appât du gain n’étant pas chez une majorité d’enseignants une raison suffisante pour accepter de cautionner une politique de suppression des postes ou pour supporter d’enseigner avec plus de classes et donc moins bien. Reste l’autre solution qui implique nécessairement une réforme de l’enseignement. Une première réforme a commencé à entrer en application à la rentrée 2009 dans les lycées professionnels, et les syndicats estiment à 10 000 le nombre de postes qui seront ainsi supprimés au bout de quatre ans. Vient maintenant le tour des lycées généraux et techniques, avec une réforme qui sera de ce point de vue redoutablement efficace. Le seul problème du gouvernement est que s’il ne se cache pas de vouloir supprimer des postes dans l’enseignement, il ne peut cependant pas déclarer ouvertement que la réforme du lycée est conçue à cet effet. Cela reste un non dit parce qu’un motif inavouable à une réforme de l’enseignement, et c’est un non dit qui prend la forme du déni voire du mensonge éhonté : « des heures-élève et professeur inchangées » nous promet-on alors qu’un calcul élémentaire démontre le contraire.
A la rigueur, si la réforme remplissait ses objectifs avoués pour servir en plus à supprimer des postes, cela pourrait la rendre suspecte mais par pour autant condamnable aux yeux de quiconque jugerait nécessaire une diminution du nombre d’enseignants. Mais la vérité est que la réforme va à contresens de ses objectifs avoués et ne sert qu’à réduire le nombre de postes : c’est ce qui la rend de fait inacceptable. A cette raison suffisante de la rejeter s’ajoute, entre autres, une seconde raison qui tient aux conditions d’exercice de notre métier.
Parce que cette réforme, par ses effets collatéraux sur notre métier, frappe tous azimuts, nous présentons pêle-mêle ce qui, simple risque ou effet garanti, est à redouter ou à attendre. Certaines disciplines sont directement menacées par cette réforme, menacées d’affaiblissement, de précarisation, voire de disparition. Notons qu’il en va de même pour d’autres métiers liés à l’enseignement secondaire, laborantins, conseillers d’orientation qui pourraient en subir les effets indirects. Dans la majorité des disciplines, une ou deux classes supplémentaires seront nécessairement à prévoir, impliquant une surcharge de travail. Des nouveautés introduites par la réforme ne correspondent à aucune spécialisation, attaquant le métier d’enseignant du secondaire dans son principe même qui est qu’un enseignant est fait pour enseigner dans la matière qu’il maîtrise. La réforme entérine le principe du travail pendant les vacances : quand dimanche devient lundi, tout devient possible. Elle introduit une concurrence présente à tous les niveaux : entre matières pour la répartition de 10h, entre lycées puisque chacun fait ce qu'il veut des deux heures "d'accompagnement", entre professeurs (ceux qui voudront bien faire l'orientation, les stages, le tutorat et les autres) et il n’est pas exclu que bientôt notre salaire suive cette même voie.
La question des dix heures à répartir demande qu’on s’y arrête. Dans les discussions de couloir comme lors du conseil pédagogique, il est patent que ces dix heures alimentent l’espoir de pouvoir sauver les meubles, en récupérant deux heures de TP, une heure de classe dédoublée etc. Mais si l’on cherche à sauver les meubles, c’est bien qu’il y a naufrage. Et ces dix heures qui focalisent l’attention et rassurent comme une bouée de sauvetage sont des heures en réalité flottantes, volantes, potentiellement évanescentes et donc susceptibles de devenir des heures fantômes.
Ces risques peuvent paraître bien lointains vus de l’ilot apparemment protégé du lycée Berthelot. Mais le propos du proviseur lorsque la question lui a été posée en conseil pédagogique a été sans ambiguïté sur ce point : la décision d’une concertation pour utiliser ces dix heures comme la décision de trouver moyen de ne pas supprimer d’autres postes que ceux des départs en retraite est une position de principe qui n’engage que lui, et qui n’engage donc pas son successeur ni a fortiori les lycées voisins. Ne confondons pas par conséquent une liberté qu’on nous laisse avec un droit que l’on aurait ou une garantie que l’on nous donnerait. Imaginons un homme à qui on propose de couper une jambe sous prétexte qu’on lui donnera peut-être une béquille pour qu’il puisse continuer à marcher : il serait fou d’accepter. Imaginons que promesse lui soit faite qu’ainsi il courra plus vite : il serait stupide de le croire. Cette réforme nous place dans la même situation. Est-ce par peur irraisonnée du changement et de la nouveauté que nous la refusons? C’est plutôt par simple bon sens. Est-ce que nous pensons que tout va pour le mieux dans l’enseignement et que nul besoin de réformer quoi que ce soit ? Certainement pas, mais que l’on ne tente pas de nous faire croire que cela ira mieux avec cette réforme que sans elle : ce sera pire.
D’autres raisons et non des moindres, telle que par exemple l’inégalité foncière induite par cette réforme, pourraient être évoquées, mais nous nous en tiendrons là pour ce qui est des motifs explicites de notre position d’opposition. Notre « non » restera peut-être symbolique, mais parce que ne pas dire non à cette réforme, c’est l’accepter et parce qu’elle nous paraît inacceptable, nous tenions à le prononcer fermement, avec l’espoir qu’il rencontre chez d’autres un écho. Que faire d’autre ? C’est pour nous désormais toute la question.