Les enseignants du LMB dénoncent une réforme de dupes dangereuse pour l'enseignement.

Nous dénonçons cette réforme qui programme une dégradation sans précédent des conditions de l’enseignement. Le ministre habille son projet d'un vocabulaire séduisant : «Accompagnement personnalisé, Stage passerelle, Enseignement d’exploration. Qu’en est-il exactement ? L'accompagnement personnalisé : un leurre. Les stages-passerelles : une plaisanterie. Les nouveaux enseignements d'exploration : une supercherie. Les nouveaux professeurs en poste à temps complet : un scandale. Les vrais mots clefs de la réforme : Suppressions de postes, manque de personnel éducatif, diminution des horaires d’enseignement, amoindrissement des contenus, saupoudrage des connaissances, détérioration des conditions d’apprentissage, dégradation de la qualité de l’enseignement, déresponsabilisation de l’Etat.


lundi 31 mai 2010

Nous n'étions malheureusement pas en pleine crise de paranoïa...

A la suite du journal l'Humanité et du site internet Le café pédagogique, Libération dévoile l'existence d'un document dans lequel le ministre de l'Education Nationale explique aux recteurs comment supprimer des postes, dans un vocabulaire opaque mais sans équivoque qui est celui de la loqique financière des leviers. A lire de toute urgence.

samedi 10 avril 2010

La réforme : explication de texte.

A première lecture, le projet a de quoi séduire tout le monde, et c’est ce qu’il a fait, puisque selon un sondage près de 75% des Français le plébiscitent, et que nous-mêmes, enseignants, nous sommes d’abord laissés prendre sinon ravir à l’idée d’un renforcement des séries et d’un meilleur suivi des élèves que nous appelions de nos vœux. Mais à y regarder de plus près, point par point, il apparaît que les mesures annoncées ne sont que poudre aux yeux et cache misère : un très bel exercice de rhétorique qui en vérité est un magnifique mensonge politique. Car loin d’être mieux suivis, les élèves le seront moins bien que jamais, et loin d’être renforcées, nombre de séries seront plus que jamais affaiblies. Pourtant, c’est bien une réforme structurelle du lycée qui aura lieu, et non une réformette comme semblent le croire nombre de médias, une réforme structurelle dont l’objectif est de pulvériser le record historique de suppressions de postes dans l’Education Nationale, alors même que le nombre d’élèves tend à augmenter. Un bien triste exploit s’il réussit, car il passe par une entreprise de démolition du lycée et un travail de sape de l’enseignement, considérés en haut lieu comme de simples dommages collatéraux et quantité négligeable alors que des millions d’élèves sont concernés. Pour y voir clair dans ce trouble jeu de massacre qui refuse de dire son nom, il faut d’abord cesser d’être ébloui par les projets phare mis en avant par le gouvernement : il faut en quelque sorte être dessillé, et c’est pourquoi une explication de texte s’impose.
L’accompagnement de chaque élève?
L'accompagnement de l'élève durant sa scolarité au lycée, prenant acte apparemment des difficultés de maints élèves et du désarroi de leurs parents, est la mesure-phare du projet, articulée à trois innovations : l’accompagnement personnalisé, les stages et le tutorat.

L’accompagnement personnalisé : deux heures hebdomadaires par classe et par élève, pour du soutien, de l’approfondissement, de la méthodologie et de l’aide à l’orientation.

On peut d’abord discuter la logique consistant à séparer la méthode ou l’approfondissement des matières elles-mêmes : on impose à tous les élèves 2h au contenu plutôt flou, tandis que disparaissent les heures d’aide individualisée à 8 élèves en math et en français, et ½ heure de cours dans maintes disciplines (français, histoire, physique, SVT...). L’organisation étant laissée à la discrétion des établissements, certains réinjecteront un contenu disciplinaire dans ces 2h : pratique dans son principe contestable et inégalitaire, et qui de toute façon ne saurait compenser la perte horaire annuelle dans telle ou telle matière.
Mais surtout, pour s’occuper individuellement d’élèves qui sont en moyenne 36 par classe, il faudrait libérer non pas 2 mais 4h, si on admet que des groupes de 18 élèves permettent un accompagnement personnalisé – et donc 8h si on veut des groupes de 9, 12h si on les veut à 6. Or, les différents cours étant désormais en classe entière, on dispose d’une enveloppe de 10h30 hebdomadaires pour d’éventuels dédoublements : un accompagnement véritablement personnalisé absorberait donc entièrement ce volant d’heures, et il n’y aurait plus de modules en français ni en histoire, plus de groupes en SES, ...plus de TP en physique, ni en SVT !

L’accompagnement personnalisé s’avère donc être au mieux un rêve irréalisable (de l’avis même des proviseurs, et même si on déshabille Pierre pour habiller Paul), au pire un leurre, destiné à rassurer les élèves ainsi que leurs parents, mais masquant en réalité des pertes sèches dans l’enseignement proprement dit – d’autant qu’il reste à savoir qui assurerait ces heures d’accompagnement.

Les stages : stage de remise à niveau, ou stage « passerelle » s’il s’est trompé d’orientation, chaque élève y aurait droit, 2 semaines par an, en marge des cours ou pendant les vacances.

Remise à niveau : remédier à l’échec en offrant aux élèves, à tout moment de leur scolarité, de combler leurs lacunes, qui y trouverait à redire ? Mais s’il suffit de deux semaines pour pallier des faiblesses souvent anciennes et ancrées, et éviter ainsi le redoublement (objectif mis en avant), alors c’est que la plupart des cours, de la maternelle jusqu’au bac, sont inutiles ! D’où viennent pourtant les lacunes de nombreux élèves, sinon du fait qu’on n’a cessé de diminuer depuis des années, du primaire au secondaire, les heures d’enseignement nécessaires (en français par exemple) – mais sans diminuer par contre les effectifs ? La réforme ne fait qu’avaliser et accentuer ces dérives.

Quant aux stages « passerelles », si séduisants pour qui déplore la rigidité des filières et des orientations, peut-on les prendre au sérieux ? Qui peut croire qu’un élève, fût-il très motivé, rattrape en deux semaines le retard d’un demi-trimestre, voire d’un trimestre entier, en math par exemple, s’il veut passer de 1°L (1h30 de sciences/semaine) en 1°S (4h de math-3h de physique-3h de SVT/semaine) ? Est-ce à dire que ces passerelles ne seraient empruntables, sans danger d’effondrement, que du lycée général et technologique vers le lycée professionnel (seul exemple choisi, c’est curieux, dans la brochure de l’Onisep distribuée aux élèves de 3°)?

Car il faut rappeler pour finir que ces stages passerelles, comme les remises à niveau, ne seraient nullement obligatoires mais proposés aux volontaires sur conseil de leurs professeurs, et qu’ils ne feraient de toute façon l’objet d’aucune évaluation - la question de savoir qui les assurerait demeurant en outre elle aussi en suspens. Ces stages, recoupant partiellement l’accompagnement personnalisé, procèdent donc de la même logique démagogique indéfendable. Ils apparaissent clairement pour ce qu’ils sont : une vaste plaisanterie, qui ne risque pas d’atteindre ses buts avoués... mais ne rate pas son coup en tant qu’effet d’annonce !

Le tutorat : proposé à tous les élèves qui le souhaiteraient, de la seconde à la terminale, pour les guider dans leur parcours de formation et leurs choix d’orientation.

Prise au pied de la lettre, un même tuteur suivant un petit groupe d’élèves de la seconde à la terminale, cette mesure suppose un nombre d’adultes référents considérable : irréaliste donc... à moins d’escompter que fort peu d’élèves demanderaient à en bénéficier. Assurée par des enseignants ainsi que par des documentalistes ou des CPE, la fonction du tuteur est d’aider, sans se substituer au professeur principal ni au conseiller d’orientation-psychologue, des élèves qu’il ne connaît pas forcément à s’orienter : à retrouver leur chemin dans les couloirs du lycée ? Conseiller en orientation reste, à ce jour du moins, un métier, qui donc ne s’improvise pas. S’il ne s’agit que de parler, de redonner confiance en l’avenir à des jeunes de plus en plus inquiets, et on les comprend, la question matérielle des locaux du moins se trouve réglée : on peut toujours se rencontrer au café. Il n’est pas certain que les enseignants, dont la charge de travail passe en partie inaperçue mais s’est accrue au rythme des réformes, y soient disposés – aussi désireux soient-ils de rapports autres avec les élèves.

Le tutorat n’est qu’une broutille de plus dans un cortège de mesures illusoires, mensongères même, qui servent, de fait, à occulter un démantèlement de l’instruction n’ayant lui rien à voir avec la pédagogie.

Les enseignements d’exploration?
La liste est longue et souvent alléchante, avec, par exemple, biotechnologies, création et activités artistiques, création et innovation technologiques, sciences de l’ingénieur, sans compter création et culture design ou encore arts du cirque. Les intitulés sont d’ailleurs, sauf exception, à ce point attrayants et si ostensiblement tournés vers l’époque contemporaine, que c’est à se demander si ne se cache pas derrière un simple instrument démagogique ou un stratagème de marketing. C’est à se demander aussi si tout cela est bien sérieux et si le petit côté « la croisière s’amuse » des enseignements d’exploration, ludique et attractif, est vraiment compatible avec l’ambition affirmée du nouveau lycée à mieux préparer les lycéens à des études supérieures exigeantes. Mais laissons de côté ces soupçons quelque peu teintés d’étonnement.

Ce qui est certain, c’est que le menu gargantuesque annoncé sur la carte est trompeur : il se terminera au mieux par trois ou quatre plats du jour. Pour donner un exemple, un lycée comme le nôtre n’en proposera que trois. Ce qui est certain aussi, c’est que ces enseignements d’exploration constituent, en l’état, un cas unique et inédit dans l’histoire de l’enseignement en France : un enseignement sans programme à strictement parler ni évaluation. Certains sont même sans réel contenu ou bien marquent une régression. Par exemple, l’enseignement de « méthodes et pratiques scientifiques » proposée au lycée Marcelin Berthelot à la place de l’actuelle option MPI ne semble pas permettre de réelle évaluation objective, mais est censée occuper les élèves à des recherches sur des thèmes tels que « sciences et investigation policière », ou encore « science et cosmétique »...

Ce qui est douteux, c’est la capacité d’un enseignant, aussi chevronné soit-il, à tenir une classe, ne serait-ce qu’une heure et demie par semaine, sans aucune note à attribuer à aucun élève, ni rien à proprement parler à lui apprendre, conditions plus proches du centre aéré que de l’école. Ce qui est plus que douteux, c’est la capacité à susciter de véritables vocations scientifiques ou littéraires à raison d’une heure et demie par semaine (étrange horaire quand on y songe) pour « donner à voir » aux élèves et les « sensibiliser ».

Le renforcement des filières appelé « rééquilibrage des séries »?
Pour ce qui est de renforcer les séries, l’argumentaire est double puisqu’il s’agit, dit-on, de revaloriser la série littéraire et les séries technologiques, et de renforcer le niveau en science en terminale scientifique. Les moyens entrepris pour y parvenir laissent rêveurs.
La revalorisation de la série littéraire passe par 1° une réduction drastique des heures de littérature en tronc commun et en modules dès la seconde, 2° la distinction en première entre le français, obligatoire, et la littérature, facultative, 3° la suppression de la moitié de l’horaire de littérature en TL. Qui plus est, la mise en concurrence de la littérature comme option avec d’autres options comme « droit et ouverture sur le monde contemporain », ajoutée à l’interruption des mathématiques en 1ère L, viennent conforter les idées reçues sur une série littéraire surannée, avec peu de débouchés et faite pour les nuls en maths.
La revalorisation des séries techniques obéit à la même logique devenue folle : pour revaloriser l’enseignement technique on supprime un tiers de ses horaires. Le renforcement de l’enseignement scientifique n’est pas en reste puisqu’il se traduit par une diminution des heures de science en filière S ! Sans compter que le manque de TP et de séances informatique - dont la mise en place est désormais laissée à la discrétion de chaque lycée avec pénurie de moyens pour les dédoublements de classes- remet sérieusement en cause la formation scientifique. Ajoutons que pour les séries STL et STI, le conseil supérieur de l’éducation vient de rejeter en avril 2010 le projet de Luc Châtel avec pour motif que son refus de prévoir des TP est incompatible avec l’enseignement technologique. Mais ce que le conseil ne dit pas c'est que ce refus est parfaitement en accord, disons-le, avec cette réforme structurelle de tous les lycées qui vise à réduire le nombre d’enseignants nécessaire pour le même nombre d’élèves.
Il est clair au vu de ce qui précède que l'objectif véritable de la réforme n'est pas celui annoncé : une fois appliquée, elle ira droit à contre sens!