Les enseignants du LMB dénoncent une réforme de dupes dangereuse pour l'enseignement.

Nous dénonçons cette réforme qui programme une dégradation sans précédent des conditions de l’enseignement. Le ministre habille son projet d'un vocabulaire séduisant : «Accompagnement personnalisé, Stage passerelle, Enseignement d’exploration. Qu’en est-il exactement ? L'accompagnement personnalisé : un leurre. Les stages-passerelles : une plaisanterie. Les nouveaux enseignements d'exploration : une supercherie. Les nouveaux professeurs en poste à temps complet : un scandale. Les vrais mots clefs de la réforme : Suppressions de postes, manque de personnel éducatif, diminution des horaires d’enseignement, amoindrissement des contenus, saupoudrage des connaissances, détérioration des conditions d’apprentissage, dégradation de la qualité de l’enseignement, déresponsabilisation de l’Etat.


De la non formation aux chaises musicales.

En marge de la réforme, mais affectant nécessairement les élèves, du collège comme du lycée, et participant de la même logique d’économie, la formation des nouveaux professeurs est gravement remise en cause, puisque dès la première année, ils seraient mis devant les élèves à plein temps, immédiatement et sans préparation – ce qui à ce jour n’avait encore jamais été le cas pour un enseignant titulaire d’un concours de l’Education Nationale.

Jusqu’à présent en effet, les professeurs stagiaires commençaient par enseigner quelques heures par semaine, correspondant à une classe (ou deux, cela dépend des matières) sous leur totale responsabilité. Durant une année ils apprenaient donc progressivement à élaborer des cours et à gouverner des élèves, épaulés par un tuteur, dont ils allaient observer le travail dans ses classes, conseillés par d’autres, qui les visitaient dans la leur, formés aussi lors de séances hebdomadaires à l’IUFM (Institut de Formation des Maîtres).

Certes les IUFM n’ont pas toujours fait l’unanimité ; il reste que l’année de stage ainsi conçue était la reconnaissance institutionnelle de la nécessité d’une formation, théorique et pratique, pour tout enseignant : c’était faire exister le principe que ce métier pas plus qu’un autre ne s’improvise – si du moins on veut que le travail soit bien fait. A noter que le nombre d’heures d’enseignement dû par les stagiaires, passé depuis peu à 8 heures au lieu de 6 (soit forcément une classe, voire un niveau de plus), amorçait déjà l’actuelle dégradation de leur entrée dans le métier. Celle-ci demeurait néanmoins encore progressive et accompagnée.

Désormais, du fait de la « masterisation », tous les professeurs pourront bien être recrutés à « bac + 5 » (garantie certes d’un bon niveau universitaire, même si la tendance semble être parfois de forcer sur la « didactique » au détriment des connaissances dans la matière), cela ne changera rien au fait qu’ils seront d’emblée, sans formation préalable, placés en responsabilité devant autant de classes qu’un professeur chevronné. Sans avoir eu le temps de s’aguerrir au contact avec les jeunes, d’apprendre à gérer le groupe disparate d’individus qu’est une classe. Sans avoir eu le temps d’apprendre à concevoir et à faire passer des cours. Tout bonnement sans avoir toujours le temps de préparer des cours de qualité ni d’y revenir pour les améliorer.

Il est certes recommandé aux chefs d’établissements d’éviter de leur donner « les classes les plus difficiles », les classes à examen, trop de niveaux d’enseignement : mais quand bien même... Sans doute n’est-ce possible à évaluer que « de l’intérieur », lorsqu’on sait quel travail en amont, invisible, représente une heure de cours, une copie corrigée : le public n’en voit que le résultat, et sur le papier 18 h de cours devant élèves paraissent bien peu. Mais nous nous pouvons, et devons, proclamer que ce projet, dont tout le monde en revanche peut comprendre qu’il est cyniquement dicté par la seule volonté d’économiser des postes, revient à envoyer les nouveaux professeurs, ainsi peut-être que leurs élèves, au casse-pipe.

A dire toute la vérité, l’idée d’une nécessaire formation des professeurs n’est pas rayée totalement du projet ministériel : elle y est maintenue sous le nom de « formation continuée » - et c’est là que les choses, jusque là scandaleuses, deviennent franchement cocasses.

Intéressons-nous par exemple à ce qui est prévu dans l’académie de Créteil :

1. Les 30 et 31 août : les nouveaux professeurs se voient proposer une réflexion sur « la conduite de la classe » et une « aide pratique à la préparation des cours ». Les voilà armés pour la rentrée.
2. Du 1er septembre aux congés de Toussaint : « accompagnement renforcé ». Puisqu’il n’y a presque plus de formation à l’extérieur, les stagiaires (mais peut-on encore appeler ainsi ceux qui assurent d’ores et déjà le même service que leurs collègues ?) sont assistés, à raison d’une demi-journée par semaine, soit par le professeur (pas forcément de l’établissement) qui sera leur tuteur toute l’année, soit (craint-on de ne pas trouver de volontaires?) par un professeur sur le point de partir en retraite (hommage rendu à l’expérience, sans doute). Au cas où les emplois du temps ne coïncideraient pas, ces professeurs auraient donc à être remplacés auprès de leurs classes respectives une demi-journée par semaine. De même pour les stagiaires eux-mêmes lors des 5 journées de « regroupement » étalées sur le 1er trimestre (et qui, quasiment à elles seules, justifient qu’on parle encore d’« année de stage »). Pour ces divers remplacements il serait fait appel, tantôt aux rares remplaçants subsistant encore dans l’académie, tantôt à des collègues de l’établissement. On commence à se demander si on a affaire à un jeu.
3. Au 2ème trimestre : « 2ème temps d’accompagnement renforcé ». Pendant deux semaines, le tuteur accompagne, mais cette fois à temps complet, son stagiaire (qui, ployant sous le poids du travail et de l’angoisse, en a bien besoin). Mais qui remplace alors le tuteur ?
Là, on ne peut que s’incliner devant l’ingéniosité de ce dispositif surréaliste : tous ses élèves sont pris en charge par un étudiant de master, admissible au concours (donc censé à cette date préparer l’oral d’admission), que le tuteur a accueilli une semaine avant dans ses classes, et qui va, muni de ce viatique, assurer la soudure. Voilà de quoi en tout cas le motiver à bien préparer son oral... ou au contraire à le rater !

Qui donc gagnera aux chaises musicales ?

Pas les professeurs, c’est certain. De toute évidence pas les élèves non plus, qui au pire pourraient voir défiler au cours de leur année scolaire jusqu’à cinq enseignants différents – qu’on ne vienne pas après nous parler de pédagogie, de cohérence, de « progression des séquences » !...

Qui gagne à ce jeu sinon l’Etat, qui, sans se préoccuper le moins du monde de ce qui se passera dans les classes ni de l’enseignement réellement dispensés aux jeunes, chaque année, mettant un stagiaire là où il en fallait trois auparavant, économisera d’autant sur les heures restant à pourvoir dans les établissements, et pourra différer indéfiniment la création de postes fixes durables ?

Pour signer la pétition nationale : http://100000voixpourlaformation.org/