Money is money ?
L’ex-ministre de l’Education Nationale Claude Allègre, aujourd’hui en butte aux vives critiques suscitées dans les milieux scientifiques par son récent ouvrage révisionniste sur le réchauffement climatique, a de quoi se réjouir dans son malheur : en treize ans, depuis qu’il avait commencé à le dégraisser, le « mammouth » a beaucoup maigri. Au point que même du sein de l’actuelle majorité, des voix s’élèvent aujourd’hui pour demander un moratoire de la diète, de crainte qu’elle ne laisse la pauvre bête sur le flanc.
- 50 000 suppressions de postes d’enseignants depuis 2007.
- Encore 16 000 suppressions à la rentrée prochaine.
- 80 000 destructions de postes prévues au total d’ici 2012, soit plus de 10% des enseignants.
- 22 000 suppressions de CPE et de surveillants en un peu plus de dix ans (presque la moitié).
Il n’est plus possible d’invoquer la baisse démographique de la population scolaire pour justifier ces réductions, les enfants du baby-boom de l’an 2000 arrivant déjà au collège ; mais, rapportée à son véritable but, la recette est efficace : - 1% du PIB en même pas quinze ans.
Quel est donc le secret de votre cuisine ?
Moins brutal que le Dr Knock réduisant ses patients à la dernière extrémité par une diète sévère immédiate afin de se les attacher pour jamais (« Une moitié de biscuit, matin et soir, trempée dans un doigt de lait. Mais j’aimerais autant que vous vous passiez de biscuit »), le gouvernement, qui cherchait lui depuis dix ou vingt ans à se délester d’une part de la charge éducative, n’a pas imposé tout de suite et massivement le régime sec. Ses prescriptions successives, du fait de leur dispersion, ont donc été indolores, sauf à l’endroit précis où elles s’appliquaient, et ses restrictions tous azimuts invisibles pour le public. Citons en vrac, sans souci d’exhaustivité et en incluant la réforme du lycée en cours :
- la disparition progressive des remplaçants titulaires dans tous les degrés de l’enseignement.
- les remplacements imposés « en interne » ou assurés par des vacataires (50 000 heures de cours dévolues chaque année à des étudiants ou des retraités dans le second degré)... ou bien pas de remplaçants du tout (en maternelle et en primaire notamment).
- l’incitation pour les professeurs à accepter les heures supplémentaires (qui représentent plus de 6% des cours en collège, plus de 12% au lycée).
- en primaire, un soutien aux enfants en difficulté, mais ménagé par la suppression de deux heures de cours hebdomadaires pour tous.
- la suppression des R.A.S.E.D. (Réseau d’Aides Spécialisées pour les Elèves en Difficulté).
- la diminution du taux de redoublement (- 0,5% redoublants en moins dans le second degré, c’est une centaine de professeurs en moins, et tant pis pour les élèves qui seront à la traîne).
- le bac professionnel passé en deux ans au lieu de trois à partir de cette année (carrément !).
- la régression du taux de scolarisation des tout-petits (- 5% en trois ans).
- la suppression d’un petit peu de temps d’enseignement, par-ci par-là, régulièrement (cela aurait permis, bon an mal an, une économie de quelques 10 000 postes).
- suppression parfois par paliers (les Itinéraires De Découverte en 5ème et en 4ème empiétaient sur les horaires de certaines matières... qui n’ont rien récupéré quand on les a supprimés ; en Seconde les modules de français avaient diminué de moitié au profit d’une heure d’aide individualisée : aujourd’hui on perd et l’aide et les modules).
- la suppression d’options ou leur regroupement dans un seul établissement du « bassin » (langues, disciplines artistiques ; option MPI à présent, qui attirait beaucoup de lycéens).
- l’augmentation graduelle pour les professeurs de tâches extérieures à l’enseignement, présage peut-être de la disparition de certains emplois, comme conseiller d’orientation-psychologue (voir notre rubrique sur « l’accompagnement »), CPE ou surveillants (les étudiants en master recevraient bientôt « une formation spécifique à la gestion des conflits »).
- des économies de postes permises au lycée pour des années grâce aux savantes réductions horaires dans toutes les matières, juste assez peu pour qu’on n’ait pas crié au scandale plus tôt (- ½ heure la plupart du temps), et juste assez pour imposer d’ici 3 ans (quand la réforme touchera les trois niveaux) une classe de plus à la plupart des professeurs.
- des économies de postes permises partout grâce à l’emploi des stagiaires d’emblée à temps complet : 18 000 postes pourraient être ainsi soustraits au mouvement des affectations.
La seule chose qui n’ait pas diminué, loin s’en faut et répétons-le, c’est la charge de travail des professeurs (ne serait-ce que parce que les élèves arrivent avec de plus en plus de lacunes) et le nombre d’élèves par classe (en légère augmentation, malgré des moyennes optimistes dues au fait que dans certaines zones « à problèmes » les effectifs ont pu baisser) : dans la plupart des régions, des grandes villes en tout cas, on tourne entre 25 et 30 de la maternelle au collège, et autour de 35 au lycée (on se souvient sans doute des secondes à 40 du LMB il y a trois ans : si elles n’ont pas été pérennisées, c’est seulement paraît-il parce que les locaux l’interdisaient pour des raisons de sécurité !).
Comme le fait remarquer Knock à la Dame qui n’a droit qu’à un biscuit par jour : « Vous ne direz pas que je vous ordonne des remèdes coûteux ! » Et on pourrait presque se prendre à espérer : « A la fin de la semaine, nous verrons comment vous vous sentez. Si vous êtes gaillarde, si vos forces et votre gaîté sont revenues, c’est que le mal est moins sérieux qu’on ne pouvait croire, et je serai le premier à vous rassurer. »
Après tout, tant qu’on arrive, comme dans d’autres secteurs, à faire faire le même travail, ou encore plus, par le même nombre de personnes, ou encore moins, où serait le mal ?
Pourquoi ce qui est censé marcher ailleurs ne peut pas marcher dans l’enseignement ?
D’abord parce que ça ne marche déjà pas très bien ailleurs, notamment dans les professions où on a affaire à des gens et non à des produits, des chiffres ou des dossiers (on oublie trop souvent du reste que derrière un dossier, il y a toujours des gens). Et que le dogme du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux se discute peut-être dans d’autres administrations, mais n’a aucun sens dans l’éducation : quand deux professeurs partent à la retraite, le nombre d’élèves et d’heures de cours qu’ils avaient en charge ne se trouve pas divisé par deux !
Une infirmière qui voit doubler le nombre de « lits » dont elle doit s’occuper parvient à la rigueur à maintenir la qualité des soins strictement médicaux, mais pas toujours à rester disponible pour un contact humain pourtant si nécessaire au malade. Un professeur qui se voit attribuer une classe de plus, alors que chacune comporte déjà trop d’élèves, ne peut pas être attentif à chacun d’entre eux, ne peut pas tenir compte des rythmes et des besoins particuliers, passera moins de temps sur chaque copie, sortira des ses cours encore plus épuisé, « vidé », mettra plus de temps à s’en remettre pour préparer les cours suivants, et perdra pour finir un peu de cet enthousiasme indispensable si on veut communiquer aux jeunes le goût des études.
« Si, au contraire, vous éprouvez une faiblesse générale, des lourdeurs de tête, et une certaine paresse à vous lever, l’hésitation ne sera plus permise, et nous commencerons le traitement. » Le cynisme du bon docteur Knock, dont les remèdes sont précisément calculés pour entretenir, voire aggraver, le mal de ses clients, est insondable : ne pourrait-on au fond s’interroger aussi sur la véritable fonction de toutes les dernières réformes de l’école, depuis le primaire jusqu’au lycée, puisque chaque fois elles prétendent améliorer l’état de santé de la grande malade Education Nationale, et qu’à chaque fois celle-ci en sort plus affaiblie ?...
Ce n’est pas ici le lieu pour un procès de l’économie libérale. En revanche certaines questions sont légitimes. A-t-on le droit de ruiner l’enseignement au nom des économies et de l’équilibre budgétaire ? L’instruction et la formation intellectuelle de tous les jeunes d’un pays peut-elle obéir à la même logique de réduction des coûts que la production des marchandises ? A-t-on le droit d’économiser en particulier sur les moyens humains, dans un domaine, l’apprentissage, où tout repose sur une relation d’autorité bien comprise, sur une relation humaine ? A-t-on le droit de brader l’éducation comme on braderait n’importe quel produit ?
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